Ci dessus : terribilis est locus iste.
Les plus avertis de mes lecteurs auront remarqué, je le pense, la coïncidence de dates entre la chute du Mur de Berlin, personification de l'abjection communiste, et la fête de la dédicace de la cathédrale Saint Jean de Latran, qui revient chaque année à la même date. Il y a un intérêt à faire également coïncider les textes. J'entends bien entendu les textes du missel traditionnel et surtout ceux des chants. Le graduel de Paul VI les conserve (au commun de la dédicace) mais en impose d'autres pour ce jour particulier.
En restant à la surface des mots, on pourra remarquer combien l'introït, "terribilis est locus iste" aurait pu s'appliquer au mur. A notre époque, où la veule médiasphère a pour un nuisible comme Alain Badiou les yeux de Chimène, où Enthoven, sur France Culture, consacre une semaine de ses "nouveaux chemins de la connaissance" à un "retour de Marx" où la tête pensante d'ATTAC qui s'y exprime semble n'avoir jamais entendu parler des aspects _négatifs_ du marxisme, il est bon de rappeler que c'est cette même idéologie qui a suscité, il y a cinquante ans, la partition imposée par les armes et les bulldozers, d'une ville et d'un pays qui étaient le poumon de l'Europe.
Si l'on voulait simplifier, on pourrait dire que les idéologies se divisent en deux groupes : celles qui sont construites sur du vrai, et les autres. Ce qui est fondé sur le mensonge, l'envie, ce qui divise un pays, une ville, une nation, n'est ni beau ni vrai ni bon. Le communisme marxiste, qui surveillait sa population et tenait son peuple prisonnier pour qu'il ne s'aperçoive pas se sa faillite, a tenu là encore, comme en de nombreuses autres occasions, le rôle de l'allié du mensonge et du désordre. Mais le mal, si l'on en croit les scolastiques, est similaire à du gruyère : c'est du bien, avec des trous là où il ne devrait pas y en avoir. Il est friable. Et tôt ou tard, il s'effondre.
L'effondrement du Mur était peut-être, à cet égard, prévisible. Je me souviens qu'il a retenti comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu - j'avais tout juste 16 ans. Ce fut un événement qui avait la force et l'énergie du 11 septembre ; mais comme un 11 septembre positif, illustré uniquement des scènes de liesse des berlinois enfin réunis ; et entâché seulement par la lâche tiédeur de François Mitterrand et (on le sait maintenant) de Margaret Thatcher. Mais comment peut-on faire preuve de réticence politicienne, calculée, lorsqu'un pays se reforme et que l'ordre des choses est rétabli?
Toutes les vérités que le communisme avait niées et refusées par la force aux populations qu'il tenait sous sa férule sont donc à nouveau à portée de main ; c'est-à-dire que l'homme peut les atteindre moyennant un effort raisonnable ; c'est-à-dire que l'homme est libre à nouveau, puisque l'option du bien lui est accessible. L'une de ces vérités est l'union intime de l'homme et de Dieu et les textes de la Dédicace sont parmi ceux, avec ceux de la profession monastique, qui l'expriment le mieux. L'écriture, en général, n'est pas très mystique mais elle se permet parfois des élans qui rachètent, par leur éloquence, le manque induit par leur rareté. Que l'on pense au psaume 15, au psaume 72. Que l'on pense donc aussi à l'offertoire de la Dédicace : là comme dans les psaumes, en quelques mots si simples qu'on pourrait passer à côté de leur sens, c'est l'idéal d'une vie consacrée à Dieu qui est exposé : Domine, in simplicitate cordis mei, laetus obtuli omnia. Seigneur, j'ai fait le vide dans mon cœur. Je me suis affranchi des _impedimenta_ de la vie mondaine, de la "culture générale", des distractions ; j'ai rendu mon cœur simple et il a vu que vous étiez l'unique nécessaire. Je vous ai en conséquence tout donné. Omnia. Universa. Toutes choses. Les miennes, en y renonçant, et le monde, en reconnaissant que vous l'avez fait. In simplicitate, laetus : il n'y a pas d'arrière-pensée, pas de calcul dans mon geste définitif.
C'est dans le premier livre des chroniques, pourtant assez peu sexy, que l'on lit cela. Et le compilateur liturgique poursuit : "et populum tuum qui repertus est, vidi cum ingenti gaudio. Deus Israel, custodi hanc voluntatem." Et j'ai vu avec une joie immense le peuple qui se trouvait là, le peuple accouru pour vous offrir leurs dons, Seigneur, et qui sont comme une première preuve que vous ne m'avez pas trompé. Je vous ai tout donné, et par cet acte, j'ai pénétré dans l'Eglise, dans votre corps. Maintenant, la balle est dans votre camp : je vous ai tout donné, faites que je persiste chaque minute dans cet acte de don qui participe du votre envers le genre humain. Faites que je garde cette joie et cette simplicité qui m'ont accompagné au premier jour.
La présence de Dieu au milieu de l'humanité est manifestée, acquise, lorsqu'il existe un lieu choisi pour cela. "Locus iste a Deo factus est, inaestimabile sacramentum, irreprehensibilis est". "Domus mea, domus orationis vocabitur". C'est un lieu qui mérite la révérence par le fait que le ciel y descend : "terribilis est locus iste". Il faut parfois un combat avec un ange pour se rendre pleinement compte de ce que cela signifie. Mais si le ciel peut descendre sur la terre, il ne s'y maintient que s'il se trouve des êtres capables de le contenir : de reconnaître qui est Dieu, et de l'embrasser, de faire le vide, de tout offrir. Il ne peut y avoir de "locus iste" permanent s'il ne se trouve personne pour répondre à Dieu, lorsqu'il se manifeste, "laetus obtuli universa". Après cela, l'homme est dans la main de Dieu et il n'a plus à se soucier de rien, sinon de s'y maintenir : "custodi hanc voluntatem".
Il ne faut pas hésiter à voir avec des lunettes surnaturelles (si j'ose dire) la chute du Mur de Berlin. Elle rappelle en plusieurs points les traits typiques de l'œuvre de Dieu : l'unité, la joie, la vérité et le retour d'exil : "populum tuum vidi cum igenti gaudio". Elle rappelle aussi que ce qui était avant n'était pas l'œuvre de Dieu. Elle rappelle aussi que tout est ephémère, et que la joie de la réunion n'acquiert pas de titre à devenir permanente si on ne prend pas garde à maintenir les conditions de son apparition : "custodi hanc voluntatem". Je l'avoue, j'envie le peuple allemand d'avoir vécu un instant pareil.
Nul doute que, pour préparer ce jour, il s'est trouvé de nombreux hommes qui ont dit, à un moment où à un autre "laetus obtuli universa", de nombreuses vies consacrées surtout. Qui sont-elles? Nous ne le saurons jamais. Puisse-t-il y en avoir encore de nombreuses après elles!