Décidément, il devient plus facile de voir du cul à
l'opéra que sur sa propre télévision. Les spectateurs assidus se souviennent de
la danse des sept voiles de Salomé, il y a quelques années, où la cantatrice
terminait nue ; ils n'oublieront pas de sitôt la poitrine de Mlle Isolde exposée
dix minutes, ni le zboub de M. Tristan, sur écran géant pendant une minute tout
de même, et manifestement victime du déversement précédent de quantités massives
d'eau froide sur ledit monsieur.
Ce point faible dans une représentation qui n'en cumule guère d'autres illustre le fil raide sur lequel danse Peter Sellars, metteur de scène de cette version : l'innovation ne doit jamais être gratuite ni complaisante. L'idée de ne pas mettre en scène "Tristan" mais de s'en rapporter à des vidéos (superbes) de Bill Viola projetées sur un écran de 20 mètres de haut tenait du suicide artistique ou tout le moins de la gageure. Les chanteurs sont en effet en noir, sans costume spécial, sur un plateau sans décor fors une estrade noire qui change de position à chaque acte. Les lumières sont minimalistes ; tout se passe au-dessus, sur l'écran.
Le premier acte passé ainsi est déroutant et légèrement agaçant ; le regard fait l'aller-retour entre l'orchestre, les chanteurs, les vidéos et les sur-titres : c'est beaucoup pour un seul moment. Puis il abandonne les chanteurs pour les vidéos, et se retrouve donc avec le strip-tease (infiniment lent) des pas-encore-amants. Soupir. On s'intéresse alors aux chanteurs et aux sur-titres (on a beau connaître cet opéra depuis quinze ans, ça sert encore) ; mais l'attention est captée malgré elle par les vidéos, bref, on a du mal. Aux actes suivants, cela marche mieux et l'on ne regarde plus que les vidéos et les sur-titres. Un coup d'oeil aux chanteurs suffit pour se convaincre que rien de spectaculaire ne se passe (hormis au baisser de rideau) ni ne se passera jamais.
Chaque acte a son thème vidéologique. L'eau pour le premier ; et le couple nu que j'évoquais voit bien vite s'approcher des servants et servantes qui leur versent de l'eau dessus et leur remplissent le tub. Il y a toute une esthétique de la cuve, de l'amphore, du gros linge sorti de l'atelier de tissage ; bref, on se croirait à une nuit de vigile baptismale dans une paroisse de banlieue en béton armé. Lorsque Tristan aime Isolde, à la fin de l'acte, c'est le plongeon dans la piscine et l'aqua-gym à deux, toujours à poil bien entendu. Bref, on n'évite pas toujours le ringard.
Mais cela s'améliore spectaculairement par la suite. Le second acte est placé sous le signe du feu et de la nuit. Images de forêt au crépuscule, brasiers de taille et de formes variées (avec un peu de javascript, je crois), c'est nettement, nettement mieux. Et lorsque Isolde, éclairée de rouge, lève les bras et chante : "Frau Minne wollt : es werde Nacht!" alors qu'une énorme flamme s'élève derrière elle sur toute la hauteur de l'écran, on se prend à frissonner. Le troisième acte, quant à lui, est sous le signe de la forêt et de la mort. Algues aquatiques, et surtout d'extradordinaires visions, en caméra subjective, d'une forêt filmée de nuit. Le regard erre, se faufile par des sentiers inconnus, tout est noir, les branches et les feuilles des arbres sont gris et flous : tout cela symbolise l'agonie d'amour de Tristan, qui est déjà passé dans un autre monde inaccessible aux vivants et à la lumière du jour. On croirait le projet Blair Witch de nuit, on s'attend presque à voir apparaître les "ringwraiths" ; l'imagerie d'une âme en peine qui erre la nuit en des lieux déserts, héritage de la pop culture, exprime l'état mental de Tristan avec une intensité bouleversante qu'aucune mise en scène classique n'aurait jamais pu évoquer.
Ce soir-là, Isolde est morte à la fin de l'acte second ; Waltraud Meier était malade et à fait du play-back dans le troisème acte. C'est donc une grosse dame en noir qui est morte dans un coin de la scène en lisant sa partie sur un pupitre ; alors que Mme Meier mourait debout. Sur l'écran, le film passé à l'envers d'un corps allongé sur lequel était versé de l'eau donnait l'impression extraordinaire que tous les atomes de ce corps se détachaient peu à peu et montaient vers le ciel, en un petit filet puis en une grande rivière et finalement en une imposante cascade. Malgré la maladie de Mme Meier, malgré la séquence d'aqua-gym qui revient pour la fin, voir cela et entendre "in des Welt-Atems wehendem All ertrinken, versinken" était vraiment incroyable. Et pourtant, ce n'était pas gagné. J'en ai encore la chair de poule, tiens.
Pour le reste, les chanteurs n'étaient pas mauvais même s'ils peinaient parfois à couvrir l'orchestre. Quelques comparses (le matelot, Brangaine dans son air "Habet acht" du second acte, le cor anglais solo de l'ouverture du troisième) étaient juchés dans les baignoires sur les côtés. Et l'orchestre, ô le superbe son qu'en tirait le chef du soir, Semyon Bychkov, un son tout wagnérien, fondu, lié, un jeu de timbres. Bref, une très bonne soirée là où les ingrédients d'une catastrophe artistique étaient présents.