C'est laid, hein? C'est débraillé, bruyant...
Maintenant, regardez ceci.
Et maintenant, du texte.
Bonjour ma hargne salut ma colère et mon courroux,
coucou ! L’allemand qui est en moi reste, deux jours après, passablement
agité par les sentimens – négatifs – que lui a inspiré « Walkyrie »,
ce film historique de contrebande.
Je passe
sur le fait de faire interpréter Stauffenberg par un scientologue ; ce
n’est sans doute pas du meilleur goût mais l’important, c’est la qualité de
l’acteur, non sa secte. Tom Cruise n’est ni bon ni mauvais, il est ici assez
fade. On est gênés pour le film lorsqu’on découvre peu à peu que tous les
acteurs sont également fades.
Un scientologue deux fois timbrifié en Allemagne
Pourtant, cela commençait bien : des titres
« rétro » (un peu comme dans le récent King Kong de Jackson), et un
ensemble de soldats récitant en voix off un serment d’allégeance à Hitler. Le
problème semble bien posé et la narration, prompte : jusqu’où peut aller
l’obéissance ? Un soldat est-il tenu de servir son pays, ou aussi un chef
désigné nommément ? C’était en fait la dernière trouvaille formelle du
film, si près du début. Oh si, il y a quelques restes dans la scène d’exposition :
Stauffenberg, un soir de campagne, écrit une lettre qui dit tout ce qu’il a sur
le cœur. Une voix off en allemand lit la lettre, lecture poursuivie par une
voix off en anglais : le procédé de la lettre est particulièrement lourd (pourquoi
ne pas avoir fait un ou deux écrans de texte comme Ridley Scott dans
« Black Hawk Down » ?) et l’on comprend vite que ce sont les
dernières paroles en allemand que l’on entendra de tout le film.
A partir de la seconde minute, en
effet, tout le monde parle anglais. Horrible contresens ! Il fallait impérativement parler allemand, dans ce film! On a donc très vite l’impression de voir un film d’espionnage
américain avec des acteurs déguisés. Certes Tom Cruise passe assez bien en
officier : il a l’habitude, depuis « top gun ». Mais même
Kenneth Brannagh réussit à n’être pas remarquable.
Tom Cruise : quelle est l'adresse de son tailleur?
Et cette fadeur est renforcée par
le style du réalisateur, qui donne franchement l’impression de ne pas savoir
comment filmer son sujet. Hitler atterrit-il à l’est ? On a droit à un
bruyant ballet d’avions pendant une minute, qui n’apporte strictement rien à
l’histoire. Y aurait-il un peu de caractérisation du Führer ? Des
officiers qui éteignent prestement leur cigarette quand le chancelier
approche ; un gros plan sur l’assiette qu’on lui sert, dépourvue de
viande ? Ce sont les derniers. Désormais Hitler sera représenté avec un
œil mauvais, en train de buller dans des grands fauteuils avec ses compères
qu’on dirait plus issus de Tintin que de la vie réelle. Chacun a son signe
distinctif : Goering, c’est le gros qui aime les uniformes ;
Goebbels, c’est la belette en costume brun ; Himmler, c’est le gringalet à
lunettes, tout comme Tournesol a son chapeau et Haddock sa casquette de marin.
Pour le reste, Singer ne
s’intéresse pas à ses personnages mais bien plus à la mécanique du complot,
qu’il filme sans imagination, en répétant les plans (l’armée de réserve qui
s’assemble en trente secondes dans une caserne de Berlin, puis attend un
messager) et les clichés hollywoodiens. C’est juste si on n’entend pas des
phrases du genre « vite, il n’y a pas une minute à perdre ! ».
Ah oui, et il y a une histoire d’amour superfétatoire. Et un suspense gratuit
sur une confusion de sacoches.
Veut-on une scène
d’exécution ? On en a une, filmée avec tout le pathos nécessaire et la
musique mélo qui va bien. Et on stoppe brutalement la musique une fois que
Stauffenberg a pris six balles dans la peau. Pour un peu, on y aurait eu droit
au ralenti.
L'incontournable scène est manifestement meilleure avec un peu de Céline Dion
C’est cheap. Cela ne fait aucune
justice à la figure de Stauffenberg qui aurait pu être passionnante. Car
enfin ! Militaire, catholique, origine prussienne ; il y avait là de
quoi illustrer des montagnes de dilemmes : le métier de soldat est-il
compatible avec le catholicisme ? mon contexte me détermine-t-il à
regarder avec sympathie le national-socialisme ? jusqu’où est-il
acceptable que je me compromette avec lui ? servir son pays veut-il dire
être loyal à n’importe quel chef d’état ? En tant que militaire
catholique, je suis sensible à l’ordre et à la grandeur de mon pays ;
qu’est-il acceptable d’avaler comme couleuvre pour défendre ces valeurs ?
On sent que Singer aurait voulu en parler un peu ; il s’est abstenu et n’a
portraituré que le général Fromm, plus soucieux de sauver sa peau que d’autre
chose ; il a en fait éludé le problème. Au lieu de cela, le pauvre
spectateur ne doit contempler qu’un filmage méticuleux des rouages du
complot : on trouve que ça ne va pas, « et si on complotait »,
on détaille le plan, on exécute le plan, ça foire, et on exécute tout court.
Bref, c’est « ocean’s eleven » à
la Wehrmacht.
Catholique et prussien toujours
Exclusif Nelly Blogue : le Che, un peu avant son départ en Bolivie, en train de regarder un premier montage de "Walkyrie" : "I am not amused"
Et comment a-t-il eu l’idée de
l’opération Walkyrie, au fait, le Stauffenberg ? En écoutant un bon vieux
78 tours de Wagner lors d’une alerte aérienne. Eh oui, c’est comme ça, les
allemands : ça crie « Heil Hitler », ça boit de la bière avec sa
choucroute, ça claque des talons, quand ça fait des gosses, ça fait des
blonds ; et quand il faut se délasser avec un peu de musique, que
choisit-on les yeux fermés ? La « chevauchée des Walkyries »,
bien sûr. Cliché ? Oh non ! On n’aurait pas imaginé l’opération
« Carnaval de Venise » avec le même sérieux, c’est tout. (L’opération
« Tod und Verklärung », par contre…)
Réaction mitigée des premiers spectateurs à la projection de test : "Wir sind nicht amused. Na sowas, vielleicht ein Bischen"
Ce n’est pas que le film soit
entièrement dépourvu de bons moments. Les deux secondes de vie familiale de
Stauffenberg sont charmantes ; et le complot n’est jamais aussi
intéressant que dans la fuite en avant des conspirateurs une fois la machination
éventée. Enfin, on sent la peur, l’angoisse, l’envie de sauver sa peau.
Un autre grand et bon point fort
du film, c’est bien entendu la seule chose historiquement correcte : les
uniformes. Mes futures amies blogueuses, baroques et chartistes, qui appellent
leur enfant Adolphe et aiment les talons qui claquent apprécieront cet aspect
du film. De même que tout scout bien né, s’il y en a qui me supportent
encore. Le chroniqueur du Monde y voit même un peu de complaisance du
réalisateur : une autre bonne raison pour le faire iech’ en allant voir le
film.
Tout lecteur de Signe de Piste,
enfin, appréciera ce moment de camaraderie un peu bizarre mais touchant :
au moment où Stauffenberg est devant le peloton d’exécution, son ordonnance
vient se placer devant lui, face à lui et dos au peloton, et prend la salve à
sa place. Puis c’est le tour de Stauffenberg. Ce rare moment de noblesse laisse
entrevoir ce qu’aurait pu être le film si son réalisateur avait été plus
inspiré. 2/5
Un dernier pour la route