Il y a des catastrophes qui ont la beauté d'un coup de marteau de Mahler ou des vingt dernières minutes de "Casino". Ce qui arrive sur les marchés est hélas un peu trop virtuel pour être apprécié à sa pleine mesure. Ce n'est pas "orages d'acier", il n'y a ni explosion ni dévastation, pas de pile de cadavres ou de tranchées tentaculaires. Mais, pour ceux qui ont la chance de voir un tel spectacle, une salle des marchés où les traders tournent en rond et jouent au démineur, c'est impressionant aussi, dans son genre. Bref, Rome brûle et c'est beau.
Helas, le spectacle des catastrophes ne rend pas forcément intelligent, même quand on est de droite, même quand on fait partie de la réacosphère. Plusieurs adoptent ce qui était en son temps la position d'un Matzneff : "vivement que l'armée rouge arrive et balaye toute cette pourriture". Un lecteur des Echos lui fait écho : "qu'ils suspendent toutes les cotations et se mettent enfin à faire tourner l'économie". Et un fantastique article du Monde en rajoute : en ces temps de trouble, M. Trichet serait devenu la "boussole" des français. Hélàs, hélàs, tout ce qui précède laisse entrevoir trop clairement que les français n'y comprennent rien. Je défie l'homme de la rue de m'expliquer quelle est la politique économique de la BCE ; quant à la rengaine habituelle sur les méchants spéculateurs, elle est usée... et sans doute un peu moins fausse que d'habitude, la spéculation semblant à mon avis accentuer un peu l'inextinguible diarrhée qui a pris toutes les bourses aux tripes (image osée, je le conviens).
L'ampleur des mouvements baissiers manifeste évidemment que ce sont les opérateurs institutionnels qui déstockent à tour de bras ; les veuves de Carpentras ne peuvent atteindre une telle puissance de feu, et réagissent généralement avec beaucoup de retard. Pourquoi font-ils ainsi? Probablement parce qu'ils anticipent une récession généralisée, donc moins de bénéfices, donc des cours d'actions qui baissent. Ils anticipent aussi une récession aggravée par l'impossibilité d'investir, du fait du tarissement des sources de crédit, donc moins d'activité, donc moins de CA, donc moins de revenus. Ils constatent aussi la réticence des banques de financement à se refinancer, c'est à dire à se faire crédit mutuellement, ce qui leur fait courir un risque d'asphyxie.
La récession, c'est une chose, et on ne pourra pas l'éviter. Mais nombre des maux actuels ont une origine plus psychologique : on ne veut pas traiter avec des banques dont on ne sait pas si elles feront faillite pendant la nuit. On ne veut pas leur confier de l'argent ; du coup elles ne peuvent plus en prêter. (Si vous vous souvenez des cours d'IES en seconde, on vous disait que les banques étaient les seules entreprises à pouvoir "créer de l'argent" : on oubliait de dire qu'elles ne pouvaient pas le faire n'importe comment). On ne fait pas confiance aux banques, parce qu'on ne sait pas si elles n'ont pas, par hasard, des produits pourris dans leurs livres qui risquent de les entraîner par le fond. La solution n'est donc pas, à mon sens, de suspendre par principe des cotations, ou d'interdire les ventes à découvert. Il me semblerait plus efficace d'établir une certaine transparence. On craint les actifs pourris? Que les banques publient, chaque jour, ce qu'elles ont en portefeuille. Polydamas, si tu me lis, tu pourras me dire si c'est réaliste?
Depuis le début de la crise des subprimes, la communication des banques a été scandaleuse au point que je m'étonne que ces pratiques n'ont pas encore été suivies judiciairement (il y a juste, à ma connaissance, une enquête de l'AMF qui va encore aboutir à 50 centimes d'amende par banque et c'est tout). Le choeur des menteuses, dès juin 2007, clamait que l'exposition aux actifs américains risqués était minime et sous contrôle et que ça ne ferait presque rien au compte de résultat. C'était le début d'une longue litanie de provisionnements qui n'est pas encore achevée, et qui a acquis une telle universalité que je me demande parfois si l'on ne va pas trouver chez BNP, l'une des seules banques non atteintes, un beau pipotage comptable dans quelques mois. Natixis, pour laquelle j'ai une sollicitude particulière, a été exemplaire dans cette opération de communication à la vaseline : elle n'a découvert que plus tard, "au fil de l'eau" comme on dit, tous les poissons pas frais qui se trouvaient dans son frigo en panne. Une enquête de l'AMF, c'est trop gentil pour eux.
Si donc on s'attaquait à la communication, cette chose qui ne marche aucunement depuis le début des problèmes, on aurait sans doute un peu plus de chance de voir clair dans le marasme actuel. On verrait quels sont les bilans cariés, les banques moins fiables ; et la sélection naturelle pourrait jouer un peu mieux.
Mais attendons de voir ce que le G7 va nous concocter. Lundi, ça va passer ou casser.
