
Certains de mes lecteurs savent sans doute que, professionnellement, je me trouve actuellement à "l'écoute du marché". L'expression est pudique, car tout ce qui concerne le recrutement est pudique, en France, à commencer par la rémunération. Bref, je regarde si j'ai un intérêt à me faire débaucher.
Le problème du recrutement, et des recruteurs, c'est que, comme les inspections bancaires, ça attaque le cerveau, insidieusement mais sûrement. Je viens d'atteindre ce matin le niveau de saturation : le prochain recruteur que je vois, la prochaine nana des RH, surtout, va payer pour les autres. (Demain, je vois une "psychologue" pour le compte d'un groupe bancaire. Ca va chier, mais je ne sais pas encore pour qui).
Il convient en fait de distinguer plusieurs types. Il y a le recruteur professionnel et le recruteur occasionnel. Le métier du premier est de recruter : c'est la nana des RH, ou le chasseur de têtes (profession nettement moins féminine). L'occasionnel, c'est celui qui a besoin d'embaucher, et qui ne se soucie de recevoir des candidats que ponctuellement. Il y a également le vieil occasionnel, qui aime ça, et qui voit des candidats pour le compte de tout le monde, parce qu'on fait confiance à son jugement.
Celui qui me fait réellement saturer est, comme on s'en doute, la nana des RH. Oh oui, je sais, un entretien n'est pas un oral de concours, on n'y gagne pas une note, c'est win-win, c'est un moyen de voir si on est fait pour le poste, et si le poste est fait pour soi, etc. Peu importe : il y a un enjeu, il y a quelque chose à décrocher. On ne postule pas "pour voir" (encore que je pratique cela de temps en temps) : la plupart du temps, donc, on aimerait bien avoir le poste proposé. Difficile de croire, donc, que l'entretien de recrutement est une conversation franche, à bâtons rompus où chacun découvre placidement quel est son intérêt. (Ce matin, c'était un monologue voulant me persuader de venir, et me convaincant en réalité qu'il ne faut surtout pas que j'aille plus loin : il y a donc des exceptions). Dans ce contexte où je suis généralement tendu, voilà généralement la nana des RH qui se pointe, l'air blasé, pour "cerner mon caractère" et autres joyeusetés. Bref, me voilà prêt à me faire tirer les poils du cul, et à prétendre que c'est le nerf optique qui est touché. Bring it on, beyotch.
Car hélas, mon caractère n'est pas parfait. J'ai même cette imperfection, entre toutes : je déteste entendre que mon caractère n'est pas parfait. Ces entretiens RH sont un supplice sans cesse renouvelé, où je connais à l'avance toutes les tortures qui me seront infligées, et où chacune fait aussi mal qu'au premier jour.
A la longue, je sais par le menu ce qu'on va me dire : soyez humble, soyez simple, souriez. Les recruteurs voient que mon premier contact est peu agréable (c'est vrai) et pensent que les autres ne le sont pas non plus (c'est faux). Il y a quelques années, ils voyaient que j'étais un gros tout mou apathique, la version humaine de l'éléphant de mer (plus aucun ne m'en parle actuellement). Ils n'ont jamais vu (hé hé) que j'avais un gros poil dans la main ; il faut dire que je me soigne : j'ai la réputation d'être un solide bosseur, ce qui n'est pas du tout dans ma nature et n'est d'ailleurs, professionnellement, absolument pas rentable. Le défaut à la mode, actuellement, c'est de me trouver imbu de soi et condescendant (l'affirmation, si elle a un fond de vérité certain, mériterait d'être considérablement nuancée).
A bien y réflechir, d'ailleurs, ce ne sont pas les défauts étalés qui me font enrager, c'est la prétention de la nana des RH de service d'en tirer un profil psychologique définitif en trente minutes. Alors mesdames, ne me posez plus toutes ces questions stupides, mes trois qualités, mes trois défauts, ce qui me met en colère, l'endroit où j'aimerais passer mes vacances... sortez-moi recta le profil que vous tirez de la première impression qu'on a eu dans l'ascenseur et les couloirs : vous savez que vous direz la même chose sur moi qu'après une heure d'interrogatoire.
Comparativement, le "vieil occasionnel" est redoutable mais bien plus agréable à fréquenter. C'est généralement un cadre de direction, qui a encadré des équipes, qui vous "voit" tout de suite. Le danger : il ne rate rien, et il a pratiquement toujours raison dans ce qu'il dit. L'avantage : il est plus bienveillant et moins blessant que la nana des RH. Il sait que le mouton à cinq pattes ne se rencontre pas souvent. Il abandonne parfois les questions pour les conseils. On en tire donc un intérêt immédiat. Et puis le contexte est plus favorable : vous rencontrez le "vieil occasionnel" à la fin du processus ; vous savez donc que le futur employeur potentiel a plutôt tendance à avoir envie de vous revoir.
Une variante énigmatique, c'est le chasseur de têtes. C'est un jeune "vieil occasionnel" payé pour cela. Il a l'oeil et généralement un talent télépathique pour vous comprendre. Quoique labellisé "RH", il voit ce que vous faites. Mais son positionnement exact est souvent énigmatique : payé par le futur employeur, mais n'hésitant pas à faire largement copain-copain avec les candidats. J'en ai connu un, fort sympathique, qui a passé son temps à me donner des trucs pour déjouer les pièges de la psychologue que j'allais rencontrer. Un autre m'a bichonné dans des accès d'anxiété ("et si je n'étais pas embauché?"). Et un troisième, récemment, m'a montré par A+B que l'approche que j'utilisais pour identifier les postes auxquels je pouvais candidater était stupide et me faisait passer à côté de belles opportunités. C'était désagréable à entendre, mais très instructif et je ne regrette pas de m'être levé à pas d'heure pour entendre cela.
La pire des variantes, maintenant : le "vieil occasionnel" employé par la RH. C'est la nana des RH qui a réussi, et qui est devenue chef des RH. Une vicieuse. (Existe aussi en masculin). Un groupe pétrolier qui pèse lourd dans le CAC 40 en entretient tout un élevage. J'ai été reçu il y a quelques années par l'un d'eux, un prodige de suffisance qui a passé une heure à me tendre des panneaux dans tous lesquels je suis tombé. A y repenser, c'était une belle foirade, bien drôle, et ça m'a évité de me retrouver à Lagos ou autres endroits dépouvus de Fnac et d'opéra. Tant mieux.
(a suivre)